Festival Cinémas du Sud : 22ème édition

L’Egypte s’offre un bain de jouvence

« Souad » de la cinéaste Ayten Amin ouvre le bal des festivités de cette 22e édition du festival Cinémas du Sud. Un portait poignant de cette jeunesse égyptienne en quête d’identité et de liberté.

Adeptes des selfies, experte dans l’art de cumuler les « likes » sur Instagram, Souad, 19 ans, est obsédée par son image sur les réseaux sociaux. Très vite, la jeune égyptienne débute une double vie, jonglant entre la dure réalité des traditions familiales et ses relations amoureuses virtuelles. Jusqu’à ce qu’un évènement tragique vienne bousculer son quotidien. Avec habileté et conviction, la cinéaste Ayten Amin dresse un portrait émouvant de la jeunesse égyptienne, coincée entre tradition et modernité.

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Visuel tiré du film Souad d'Ayten Amin

De la Place Tahrir à la Génération Instagram

Après avoir marqué tous les esprits avec le documentaire « Tahrir 2011: The Good, the Bad and the Politician » consacré à la Révolution menée sur la célèbre place Tahrir, Ayten Amin signe avec « Souad », une ode à la jeunesse égyptienne.  Avec une précision chirurgicale et un sens inouï de l’esthétisme, la cinéaste plonge le spectateur dans les méandres de ce refuge virtuel que sont les réseaux sociaux pour cette génération 2.0 en quête d’identité. Ancré dans une réalité égyptienne, le film touche cependant à l’universel en nous interrogeant sur la place prépondérante du numérique dans nos vies. Que l’on vienne d’un petit village du delta du Nil, des pentes de la Croix-Rousse ou bien de Paris, les adolescents rêvent d’être aimés et mesurent désormais leur pouvoir de séduction en nombre de « likes » sur les réseaux. Et l’héroïne de Souad n’échappe pas à la règle.

Souad : remarquée à Cannes, chouchoute à Tribeca

 Et même si Ayten Amin a fait le choix de la fiction pour son troisième long-métrage, c’est aussi pour mieux aborder la difficulté d’être une jeune femme en Egypte : « C’est un pays où dès que vous sortez de votre appartement, vous êtes obligé de changer de personnage, surtout si vous êtes une femme, en tant que femme en Égypte, vous êtes obligée d’adopter une autre personne pour vous protéger... pour être en sécurité. Ce que je voulais faire, c’est raconter une histoire sur les femmes réelles ayant de vrais problèmes. Des filles normales qui ressemblent et parlent comme nous ». Pari réussi pour cette cinéaste prometteuse : « Souad » a déjà tapé dans l’œil de nombreux festivaliers. Sélectionné au festival de Cannes 2020, à la Berlinale 2021, le petit bijou égyptien a déjà plusieurs récompenses dont le Prix de la meilleure actrice dans un film étranger au festival du film international de Tribeca 2021. Une distinction décernée au tandem Bassant Ahmed/Basmala Elghaiesh, rôles principaux de Souad. Ça vaut bien tous les « likes » du monde !

Laura Lépine 

L’Automne des Pommiers

« Je suis ton père » : la trilogie version marocaine

Avec « L’Automne des pommiers », le réalisateur-scénariste marocain Mohamed Mouftakir boucle en beauté sa trilogie consacrée au rôle du père. Une œuvre émouvante et poétique signée par ce cinéaste au sens aigu de l’esthétisme.

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Visuel tiré du film L'Automne des pommiers de Mohamed Mouftakir

A l’ombre du pommier de sa maison, le jeune Slimane s’interroge : qu’est-il arrivé à sa mère, disparue mystérieusement lorsqu’il avait un an ? Pourquoi son père le méprise ? Difficile pour le petit garçon de trouver sa place et de grandir lorsque les fondations familiales sont aussi fragiles. Persuadé que Slimane est le fruit d’une relation incestueuse, le père passe tour à tour de l’ignorance au mépris. Face à ce mur d’indifférence, le jeune marocain décide d’enquêter sur ses origines et de savoir ce qui s’est réellement passé avant sa naissance. Un parcours semé d’embûches pour ce petit garçon en quête d’identité et d’amour.

« Pégase », l’étalon d’un cinéaste en or

Troisième long-métrage du cinéaste marocain Mohamed Mouftakir, « L’Automne des pommiers » constitue le dernier volet d’une trilogie axée sur le rôle du père. Après le père castrateur de « Pégase » (2011) et le père protecteur « L’Orchestre des aveugles » (2015), le réalisateur abat cette fois les cartes d’un père méprisant, rejetant en bloc le lien de parenté. Une partition de choix pour clore en beauté cette trilogie née sous les meilleurs auspices. Son « Pégase » avait raflé la mise au Festival national du film marocain Tanger : Grand Prix, Prix de la critique, Prix spéciale du jury, meilleur rôle féminin, Prix de la musique originale, Prix du meilleur son et de la meilleure image. Suivie par de nombreuses récompenses festival international du film de Dubaï, au Festival du cinéma méditerranéen d'Alexandrie  ainsi qu’au Festival du cinéma Africain de Khouribga. Et pour « Pégase », remporté l’Etalon d'or de Yennega au Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou était une évidence ! Un premier long-métrage couronné de succès et qui marque les débuts fracassants d’un cinéaste sur lequel il faudra compter.

La pomme ne tombe jamais loin de l’arbre

 Onze ans après l’échappée belle de son « Pégase », Mohamed Mouftakir offre au public un récit poignant autour de la thématique du père, qui lui est chère. Et quel meilleur symbole que l’arbre du pommier pour évoquer la quête d’identité du petit Slimane, dont les racines semblent incertaines : « La pomme nous parle à nous tous. Elle est riche en symboles. Ce fruit a accompagné l’histoire de l’humanité depuis ses tout débuts. C’est un fruit mythique, lié à notre chute, à notre sortie du confort, du paradis. Un fruit lié à la tentation, au désir et surtout au savoir. Un fruit interdit et désiré à la fois. J’aime ce côté contradictoire que représente la pomme dans l’inconscient de chacun de nous. En fait, j’aime tout ce qui est contradictoire, je le sens vivant, dynamique et vrai ». « L’Automne des pommiers » offre à Mohamed Mouftakir la plus belle des saisons pour clore sa trilogie sur le père.

Laura Lépine 

Héliopolis

1.2.3 soleils, une Histoire algérienne

Le festival Cinémas du Sud consacre cette année un focus au 7e art algérien avec trois longs métrages à l’affiche. Premier de cordée, « Héliopolis » marque le premier passage derrière la caméra du producteur Djaffar Gacem, figure incontournable du paysage audiovisuel algérien. Un récit puissant inspiré de faits historiques survenus en Algérie dans les années 1940.

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A Héliopolis, une bourgade de la région de Goulma, Mahfoud semble fait la fierté de sa famille. Fraîchement bachelier, le jeune homme issu d’une riche famille de propriétaires terriens, est promis à un bel avenir. Mais nous sommes au début des années 40 en Algérie et Mahfoud se heurte à la réalité de son époque : « les Indigènes ne sont pas admis à Polytechnique ». Séduit par le mouvement indépendantiste, le jeune algérien s’éloigne peu à peu des attentes de son père. Ses convictions politiques scellent définitivement la fracture entre les deux hommes. Le destin de Mahfoud va bientôt être chamboulé par une série d’exactions qui vont atteindre un point de non-retour le 8 mai 1945.

Un projet fleuve né il y a dix ans

Producteur et réalisateur de nombreux Sitcoms populaires tels que « Djemai Family » et « Bouzid Days », Djaffar Gacem fait une entrée fracassante dans la cour des cinéastes algériens. Il fallait de l’audace voire de la témérité pour choisir comme toile de fond de son premier long-métrage les massacres survenus à Sétif, Guelma et Kherrata le 8 Mai 1945. Inspiré de ces faits réels, « Héliopolis » marque les débuts prometteurs du producteur-réalisateur de télévision. Une œuvre titanesque dont l’idée a germé dans la tête de son créateur il y a près de dix ans :  entre l’écriture du scénario qui a duré près de quatre ans, la préparation du film, les repérages et le tournage, il aura fallu plusieurs années pour que ce projet fleuve, initié en 2012, voit le jour. Le tournage, bouclé en 2018, a eu lieu dans l’ouest du pays : « Nous voulions tourner à Guelma, malheureusement il ne reste plus d’endroits authentiques par rapport à l’ère coloniale. Nous avons donc longé l’Algérie d’est en ouest là où il reste encore un peu d’architecture coloniale. Malgré cela, notre équipe de décoration a travaillé d’arrache-pied sur les décors naturels et autres afin de les améliorer et les agencer comme il faut […] Nous avons dû faire un énorme travail de repérages, de reconstitution architecturale et de restauration des bâtisses », confie Djaffar Gacem.

Héliopolis dans la course aux Oscars 2022

 Dans son écriture, comme au casting de son film, le cinéaste algérois met un point d’honneur à réunir l’Algérie et la France. Avec un souci permanent de vérité : « c’est un film sur une situation donnée. Je ne pouvais pas m’étaler et ne montrer que les massacres, ce n’est pas ce que je voulais raconter. J’ai fait mon possible pour équilibrer les situations en restant dans un contexte linéaire où l’histoire est racontée afin que le spectateur n’oublie pas l’intrigue et l’essentiel du film ».  Avec « Héliopolis », Djaffar Gacem signe une œuvre aussi puissante que lumineuse. Représentant de l’Algérie dans la course aux nominations aux Oscars dans la catégorie du film international, « Héliopolis » n’a pas fini de briller !

Laura Lépine 

Farha

L’Exil palestinien vu de l’intérieur

La Palestine verrouillée de l’intérieure

Premier long-métrage de la cinéaste jordanienne Darin J.Sallam, « Farha » raconte l’exil et la quête de liberté à travers les yeux d’une adolescente. Un récit captivant d’une maîtrise stupéfiante qui marque les premiers pas d’une réalisatrice sur laquelle il faudra compter à l’avenir

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Farha, 14 ans, ne rêve que d’une seule chose : pouvoir aller à l’école afin de devenir enseignante. Dans les rues de son village palestinien, l’adolescente imagine déjà son futur cartable et ses carnets de notes. Mais les espoirs de Farha vont être anéantis par la dure réalité de son époque. Nous sommes en 1948, année qui marque le début de la nakba, l’exode de la population palestinienne, conséquence de la guerre civile qui éclata un an plus tôt. Pour la protéger d’une attaque militaire, le père de Fahra la cache dans un garde-manger et promet de revenir la libérer. Terrée dans ce petit espace, l’adolescente parvient à scruter l’extérieur à travers un filet de lumière. Les bombes atteignent bientôt son village. Témoin impuissante de la guerre, Fahra doit rester à l’affût du moindre bruit pour survivre.

En maintenant une tension permanente, la cinéaste jordanienne Darin J.Sallam nous plonge dans l’horreur de la guerre à travers les yeux de « Fahra ». Un huis clos à couper le souffle qui s’appuie sur deux éléments : le son et la lumière. Ce n’est qu’à travers les perceptions de la jeune fille que le spectateur peut se faire une idée de ce qu’il se passe à l’extérieur du garde-manger dans lequel l’adolescente s’est réfugiée. Autour des questions de l’identité et de l’exil, Darin J.Sallam signe un premier long-métrage poignant et d’une maîtrise inouïe.

« Farha » s’inspire de faits réels

Et si la cinéaste qui a fait ses classes à la Red Sea Institute for Cinematic Arts (RSICA) à Aqaba a choisi de raconter l’histoire de Fahra, ce n’est pas un hasard. Ce récit sur l’exil, le passage à l’âge adulte et la survie, est inspiré de faits réels : « Raddiyeh, une jeune fille palestinienne a été enfermée par son père pour protéger sa vie et l’honneur de sa famille lors des événements catastrophiques d’Al-Nakba en Palestine en 1948. Elle s’est finalement rendue en Syrie, où elle a rencontré une fille avec qui elle a partagé son histoire. Cette fille a grandi, a fondé une famille et a partagé cette histoire avec sa fille. Cette fille, c’est moi », confie la réalisatrice. Pendant des années, le destin de Raddiyeh obsède Darin J. Sallam : « l’expérience de cette jeune fille a touché une corde sensible en moi, et « Farha » a commencé à émerger. Elle est restée dans mon esprit et j’ai continué à penser à ce qu’elle devait ressentir dans cette petite pièce sombre, d’autant plus que j’ai la même peur des endroits sombres et étroits. Un sentiment d’étouffement m’envahissait chaque fois que je me souvenais d’elle. L’envie de partager son voyage n’a cessé de grandir en moi, formant progressivement l’histoire de Farha. ».

 Avec à son actif, cinq courts métrages dont « Still Alive » (2010), « The Dark Outside » (2012) et « The Parrot » (2016), qui ont tous reçu de nombreux prix dans des festivals internationaux, Darin J.Sallam confirme tous les espoirs placés en elle avec « Farha ».  Le premier long-métrage sélectionné au prestigieux Festival du Film international de Toronto (TIFF) a déjà récolté trois Prix au 6e Festival International du Film féminin d’Assouan. Nul doute que Darin J.Sallam n’a pas fini de collectionner les récompenses !

Laura Lépine 

Rêve

Le rêve Algérien

Algérie : j’irai au bout de mes rêves